L’éclat et l’écart

Emile H. Malet

 

L’éclat et l’écart. Quel beau titre, énigmatique et lumineux, pour un colloque qui nous oblige à un effort d’explication, d’interprétation sur des événements portés par des hommes et des femmes qui, partis d’un mode de pensée bien souvent talmudique, ont ensemencé les arts et la politique, les sciences humaines et les sciences sociales. Aller à la rencontre de ces grandes figures juives d’Alsace-Lorraine des XIXe et XXe siècles, en s’appuyant sur un patrimoine passé et présent, dans le sillage de la République, de la démocratie et de la modernité, tel est l’objet de cette manifestation plus prospective que de commémoration et qui trouve de surcroît une actualité au regard des événements contemporains. Le dossier que nous publions reprend les présentations savantes du colloque qui s’est tenu à Strasbourg les 23 et 24 octobre 2019, sous l’égide de la Région Grand Est, de l’Université de Strasbourg et de la revue Passages et son association ADAPes[1], elles constituent un moment exceptionnel de lucidité politique et de créativité intellectuelle offert à la réflexion contemporaine.

L’éclat de cette génération rejoint le cristal de la pensée, ces juifs sont à l’entremêlement de la France, de la République, de la modernité, de la démocratie, des progrès et des innovations. On ne mettra jamais assez l’accent sur ce brillant trait d’esprit qui anima ses protagonistes, mais il ne faudra pas oublier de rappeler aussi la marque de souffrance, voire les expériences traumatiques vécues par ces hommes et ces femmes qui furent souvent abandonnés sur le chemin de la désolation et de la honte.

Tout événement naît d’une rencontre, celle de Passages-ADAPes et de la Région Grand Est est exemplaire d’un travail exigeant et de qualité, commencé il y a quelques années dans le domaine franco-allemand des territoires, des mobilités et de l’énergie, et poursuivi dans le champ culturel avec le colloque sur les « figures juives ». Qu’il me soit permis de remercier les hôtes de ce colloque, Jean Rottner et Pascal Mangin, respectivement président et responsable de la culture du Grand Est – sans qui rien n’aurait été possible – et en y associant le professeur Freddy Raphaël pour créer ce moment strasbourgeois de la pensée sur une page d’histoire, sa résonance présente et le destin de cet incomparable héritage.

C’est sur cet ancrage, cet écart, que je chercherai à apporter quelques lumières analytiques et identitaires. Écart entre science et religion, nombreux parmi ces phares de la pensée avaient dans leur filiation proche un rabbin et venaient de familles religieuses ; écart entre une vie de traditions plus ou moins imposées et un enthousiasme à épouser une histoire en nécessaire évolution ; écart entre la vie soumise de ghetto et la libre conquête culturelle ; écart entre la loi de la Thora et ses dix paroles et les lois séculaires et régaliennes du pays d’accueil ; écart entre un destin scellé par des pères et un présent cosmopolite et avant-gardiste à vocation universelle. Pour aider à comprendre cet écart, il faut partir du singulier : « chaque être renferme en lui la raison de son existence » nous dit Goethe, et en référer au philosophe François Jullien, pour qui l’écart « laisse entrevoir l’inouï de la vie », cet inouï qui « dit la promesse », la promesse comme essence du politique et de l’engagement intellectuel. L’écart qui s’ouvre, que nous cherchons à explorer, donne à découvrir l’extraordinaire chemin de Georges Mandel, Léon Blum, Raymond Aron, Claude Lévi-Strauss, Emile Durkheim, Pierre Mendès-France, Michel Debré, René Cassin, le mime Marceau, des poètes André Spire et Claude Vigée et de tant d’autres artisans de la pensée et de l’histoire en train de se faire. Jean Jaurès a pu évoquer « le destin de ces grands Juifs », passionnément épris de la justice des hommes en filiation « psalmiste » avec l’enseignement des prophètes d’Israël[2].

Sont-ils restés juifs en se mettant au service de l’humanité ? Quelle part du judaïsme retrouve-t-on dans l’élaboration des sciences en train de s’élaborer ? Existe-t-il la permanence d’un signifiant juif dans un monde sans cesse en mouvement ? En quelque sorte, les juifs seraient-ils différents des autres ? À ces questions que l’on ne jugera pas très « politiquement correctes » et à bien d’autres interpellations qui jalonnent aussi l’histoire de l’antisémitisme, les juifs, bien que partie prenante à leur dépens des vicissitudes de l’histoire, considéraient que leur destin singulier était indistinct du destin de l’humanité. « Le problème de la différence dans l’uniformité », dira très justement Wladimir Jankélévitch. Toujours à propos de l’antisémitisme, le philosophe religieux Yeshayaou Leibowitz considérait que c’était l’affaire des autres, des non-juifs qui en portaient la responsabilité. Pour Sigmund Freud, c’est à travers les idées et grâce à elles que les juifs ont préservé leur unité et que « nous devons d’avoir survécu jusqu’à ce jour ». Sur la question de l’étrangeté juive, Elias Canetti peut dire : « Les Juifs sont extrêmement différents les uns des autres ». Pour le théologien et rabbin Benjamin Gross : « Le don de la Thora a déterminé la nature du peuple juif ». De la loi à la sociologie contemporaine, Emile Durkheim précise que « le Juif a toute l’intelligence des modernes » et c’est ce qui le conduit à s’insérer naturellement dans la République, la démocratie et la modernité. En somme, l’écart est pour le juif cet intervalle qui permet l’échange et l’interprétation, il permet de prendre de la distance et de tisser de l’empathie avec l’autre. De même, le juif actualise l’événement passé pour cheminer comme passeur de l’histoire, privilégiant en toutes circonstances cet « inouï de la vie ».

Face aux traumatismes, de la destruction par deux fois du Temple de Jérusalem à la Shoah, sans oublier les pogroms et l’Affaire Dreyfus, l’invisible édifice du judaïsme a pu être reconstruit. Ces grandes et belles figures juives d’Alsace-Lorraine, comme partout ailleurs dans le monde, s’inscrivent dans cette résilience historique (quasi métaphysique) par l’éclat de la pensée et une inextinguible pulsion de vie, nonobstant les écarts dont ils furent victimes du fait de l’intolérance. Il y a chez le juif la conscience claire d’une identité intérieure teintée d’optimisme et qui permet d’avancer partout, y compris en terra incognita, pour participer au débat d’idées, à la vie de la cité, à la création artistique et à toujours se mettre à l’écoute des battements des peuples en en proposant un mode d’emploi qui bien souvent dérange le sommeil du monde.

En ponctuation de ce propos et pour rendre hommage à cette éblouissante génération juive d’Alsace-Lorraine, je formulerais l’hypothèse que le travail accompli au service de la République, de la démocratie et comme aiguillon de la modernité, dans la mouvance vivifiante des sciences, de la culture et des arts, s’inscrit concomitamment dans une démarche de pérennité du peuple juif à se « perpétuer jusqu’à nos jours » (Freud). Le tropisme binaire – République/judaïsme, auquel s’ajoutera pour certains le sionisme – ne fut pas toujours un chemin tranquille, quoiqu’avec l’avènement de la démocratie le « en chemin » (in via) s’avéra plus aisé comme l’observe Raymond Aron : « Seul l’État totalitaire impose une allégeance exclusive ».

De cette perspective historique interminable, on peut comprendre le passage qui mène de l’éclat d’une génération à l’écart contemporain des interprétations, des évolutions et des engagements. À devoir toujours chercher sa place entre exil et demeure, modernité et judaïsme, histoire et mémoire, n’y a-t-il pas là une clé de compréhension de cette injonction biblique à toujours transmettre de génération en génération ? Et si Nietzsche était parmi nous à Strasbourg, il aurait pu se faire le passeur de ce trait d’union culturel en psalmodiant : « fertiliser le passé et produire l’avenir – c’est pour moi le présent ».

 

[1] Le comité scientifique de ce colloque était assuré par Emile H. Malet, Pascal Mangin, François Miclo et Freddy Raphael.

[2] Jean Jaurès, Pour la laïque, Le bord de l’eau, 2006.

 

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