Où va l’Europe ?

Emile H. Malet

Les élections européennes ont été l’occasion d’un débat poussif, sans véritable inspiration, avec d’une part les redondances sur une Europe indispensable et ailleurs des dénégations anti-européennes de principe. Dans l’entre-deux, rien ou presque rien qui s’entende comme un projet européen d’avenir, pas même pour le présent.

Concernant la France, on peut observer la saturation des discours avec les semaines rythmées par les défilés des Gilets jaunes et le grand débat national concomitant. Avec, au final, un escamotage des annonces présidentielles du fait de la catastrophe nationale et culturelle de l’incendie de Notre Dame de Paris. Bien évidemment, et comme cela devient l’habitude dans nos palabres hexagonaux, le répit de solennité et de gravité fut de courte durée. Quand bien même il ne s’est produit aucun évènement aussi dramatique dans les autres pays de l’Union européenne, rien de substantiellement européen n’a résonné de ces contrées voisines. Sinon, le feuilleton interminable du Brexit qui, à l’instigation du parlement de Westminster, aura joué des prolongations très perturbatrices pour la cohésion européenne. On savait déjà que toute séparation met en danger l’unité qui précède, mais avec le Brexit nous assistons à un divorce sans véritable séparation et qui mine l’armature bureaucratique de l’UE et ce qu’il reste de souffle européen.

Quant à l’Europe ?

Bien sûr, nous sommes favorables à l’Europe. Bien sûr, nous voulons d’une Union européenne. Bien sûr, nous sommes du côté des partis républicains modérés et libéraux. Mais dire cela aujourd’hui ne suffit pas pour se faire entendre et encore moins pour susciter l’adhésion des peuples – qui n’y croient plus ou très parcimonieusement. C’est pourquoi il faut repartir quasiment de zéro pour présenter aux Européens un récit continental de notre histoire qui ne gomme ni les failles, ni les trahisons, ni les mensonges. D’où nous venons, qui nous sommes, pourquoi deux guerres européennes qui ébranlèrent le monde, la concurrence macabre de deux des idéologies (fascisme et communisme) les plus meurtrières, en précisant les aspects belliqueux des relations entre la France et l’Allemagne, la concurrence nationaliste en Europe centrale et orientale et les pressions extérieures (Russie, États-Unis, Chine) qui jouent manifestement de ces discordes pour empêcher toute cohésion du vieux continent.

Qu’on nous comprenne bien, il ne s’agit pas de ressasser jusqu’à l’obsession une histoire européenne tourmentée – qu’on a eu le tort d’idéaliser – mais de l’expliciter dans ses doutes et ses travers pour comprendre les maux contemporains qui sont les raisons de la panne européenne. Parmi ces problèmes : l’hypertrophie bureaucratique des institutions, l’absence de représentation citoyenne, un axe franco-allemand qui peine à exister et qui n’entraîne plus, des asymétries économiques qui donnent le vertige, des modèles sociaux différents, un revival du racisme et de l’antisémitisme avec un exil des Juifs de certains territoires, la pression migratoire, les difficultés d’intégration de minorités de confession musulmane… Bref une mosaïque de difficultés dont les États ont bien souvent cherché à camoufler les effets asociaux en exhortant les illusions bien-pensantes du multiculturalisme et du communautarisme.

Que faire pour sortir l’Europe de sa torpeur ?

D’abord énoncer la vérité sur l’ambition européenne de départ, en circonscrivant son périmètre d’action et sa véritable place au sein de la mondialisation. Inutile, comme dit l’adage, de construire des châteaux en Espagne. Mieux vaut une Europe modeste dotée d’une puissance d’agir à travers l’activité de ses États-nations qu’invoquer à tout bout de champ une stratégie européenne conquérante au sein de la globalisation. L’Europe n’a jamais été pensée ni construite comme Europe-puissance en vue de rivaliser avec les hyperpuissances que sont les États-Unis et la Chine. À un niveau intermédiaire, force est de constater que la France et l’Allemagne n’en sont même pas à œuvrer de concert pour ériger un nouvel « Airbus », cette fois du numérique ou d’une autre technologie (batteries) motrice dans les mobilités de demain.

On peut déplorer ce constat, mais le concert des nations a ses réalités et ses contraintes et quand Richelieu évoquait le « cavalier seul » d’un pays plus puissant économiquement ou plus peuplé c’était à bon escient. Ce qui n’empêche pas de renforcer autant que faire se peut l’axe franco-allemand dans l’ensemble de ses interstices économiques, sociaux, culturels et naturellement politiques. Non pour en faire une articulation dominante, ce qui n’est plus, mais parce que la France et l’Allemagne conjuguent des polarités structurantes et attractives au sein de l’Union européenne, notamment par leur rayonnement culturel et artistique.

Nous savons aujourd’hui que la stratégie d’élargissement illimité de l’UE fut une erreur. C’est même une aubaine qu’il se soit arrêté face à l’Ukraine et à la Turquie au regard de la géopolitique des conflits planétaires. Mais l’élargissement permanent des institutions européennes et de leurs prérogatives a conduit à une impasse bureaucratique, la preuve par la poussée des populismes, des nationalismes et l’europhobie qui va avec. L’emphase administrative de l’Union européenne n’est pas du goût des peuples, il faut densifier l’action de ces institutions en l’orientant vers des projets concrets. Il n’y a pas de sens à réduire le nombre de fonctionnaires nationaux pour fabriquer une armée européenne de fonctionnaires aussi pléthorique qu’éloignée des préoccupations des gens. Parmi elles, il y a un souci de protection sociale, surtout vis-à-vis des populations en bas de l’échelle, une prévention à l’égard des migrations de masse bien souvent anarchiques qui entraînent des phobies identitaires qu’il vaut mieux éduquer qu’ignorer, une surveillance ubiquitaire des frontières pour lutter contre le terrorisme islamiste, une préparation aux mobilités de demain en mettant à disposition des citoyens la 5G, l’intelligence artificielle et autres technologies, des investissements dans les infrastructures de transport, d’éducation, de justice… et d’énergie. Biens communs et services publics efficients et disponibles concourent à une Europe plus rassemblée et solidaire.

Et le rêve européen ?

Mieux vaut penser au bien-être et au vivre-ensemble des populations plutôt que psalmodier sur la grandeur perdue de l’Europe. Surtout que les pionniers-fondateurs n’ont jamais pensé ni même imaginé une Europe-puissance au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le rêve européen est un leurre qui a nourri des illusions qui se sont révélées obsolescentes et ont généré en réaction un malsain climat d’europhobie. C’est d’abord à ce niveau qu’il faut renouer avec la confiance des Européens, et pour ce faire montrer et démontrer que les Institutions sont au service des peuples, et non l’inverse, pour améliorer les conditions de vie et redistribuer les richesses. Enfin, par ses Lumières, son patrimoine, son modèle social et son économie politique, ses monarchies et ses révolutions républicaines, l’Europe qui a sombré dramatiquement deux fois au XXe siècle doit préserver les libertés individuelles et collectives et porter l’étendard de la démocratie. Un programme réaliste vaut peut-être mieux qu’un rêve, il est garant d’un projet pour le présent sans entraver un destin d’avenir.

 

 

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