Clivages d’en France

Emile H. Malet

La France est divisée, clivée même, et à plusieurs niveaux pour ce qui concerne sa cohésion sociale, les opinions publiques, la politique extérieure, les choix sociétaux et jusqu’à l’avenir des Français, qui paraît contrasté et remis en question par la mondialisation et les soubresauts européens.

Au pays de Molière et de Feydeau, l’opinion publique n’a jamais résonné à l’unisson d’un discours d’autorité, cette polyphonie se faisant entendre jusque dans les heures graves de la République. Qu’on se souvienne pour le seul XXe siècle des années 30, de Vichy, de 1958, 1968… 1981. Ce sentiment d’éclatement de la parole publique est une des marques de fabrique de la maison France. Il n’y aurait pas à s’en inquiéter outre-mesure, aucune guerre ni crise économique majeure ne pointe à l’horizon, mais à l’heure des réseaux sociaux et des « fake-news » il règne une cacophonie gauloise qui amplifie les difficultés, les passions, les frustrations, les ressentiments… en instaurant un malaise national qui agrège toutes sortes de clivages. Comme dans une symphonie déconstruite d’Arnold Schönberg, mais dans le cas français sans harmonie tonale ni musicale.

La victoire d’Emmanuel Macron en 2017 s’est faite contre un bloc populiste de gauche (Jean-Luc Mélenchon) et de droite (Marine Le Pen), à eux deux représentant quasiment la moitié du corps électoral. L’autre moitié est constituée d’une nébuleuse d’options idéologiques sans que le macronisme n’ait pu constituer un socle politique véritablement homogène. Pas plus la droite républicaine que la gauche défunte n’ont réussi par ailleurs à constituer les colonnes solides d’une opposition, le temple républicain demeure profondément chancelant. Cette situation politiquement improbable génère une kyrielle de clivages qui d’une part rend la France difficilement gouvernable et d’autre part brouille toute appréciation consensuelle sur des évènements qui conditionnent notre vie quotidienne et l’avenir de la France.

Les réformes économiques et sociales entreprises durant les deux décennies écoulées ont été pour la plupart mises en chantier en tenant compte des contraintes relatives à la modernisation et l’adaptation à la globalisation mondiale ainsi que sous la pression des institutions européennes et notamment du fait de l’asymétrie entre l’économie allemande et les autres économies de la zone euro. La France, pas plus que les autres pays européens (à l’exception de l’Allemagne et de quelques démocraties au nord de l’Europe) font montre de réticence à réduire leurs dépenses publiques en période de stagnation du pouvoir d’achat. En témoigne la rébellion de l’Italie en matière budgétaire vis-à-vis de la Commission européenne. La France n’est pas en reste dans ce domaine où beaucoup de mécontentements sont subordonnés aux directives de Bruxelles…

Les Français, conscients de ce climat morose, peuvent s’interroger sur l’excellence de nos relations avec Berlin et la solidité affichée de l’axe franco-allemand, comme on a pu l’observer lors des cérémonies du 11 novembre à Paris, mettant emblématiquement en valeur les relations entre le Président Macron et la Chancelière Merkel, alors que la situation économique des deux pays diverge considérablement et que l’Europe peine à avancer dans les domaines social, financier et de sa propre défense. Les images rassurantes n’obèrent pas le clivage franco-allemand plus substantiel qu’il n’en a l’air.

Alors que l’Angleterre est engluée dans un Brexit de mauvais aloi, n’en déplaise aux souverainistes patentés, avec toutefois un espoir de « deal » à l’amiable, et que les élections européennes du printemps prochain se feront sous la triple hypothèque du problème irrésolu des migrations, d’une croissance molle et de la montée des passions tristes nationalistes, les Français éprouvent pour l’Europe un arc-en-ciel de positions dissonantes. De plus, ils comprennent difficilement les clivages idéologiques et les décalages économiques au sein de l’Union européenne, suscitant des interrogations très clivées et, plus grave encore, une europhobie inquiétante des extrêmes politiques.

La célébration du centenaire de la fin de la première guerre, bien orchestrée après une itinérance mémorielle un peu erratique, s’est accompagnée d’une polémique à propos de l’hommage présidentiel rendu à Pétain quant à son rôle militaire durant la première guerre mondiale sans absoudre l’indignité nationale qui marqua – et qui demeure – le régime pétainiste de collaboration avec l’Allemagne nazie. Les Français ont perçu une forme d’ambivalence dans l’attitude de nos gouvernants, surtout après la condamnation nette du régime de Vichy par le président Chirac. Personne ne saurait accuser le régime d’une quelconque compromission, mais dans le contexte d’une communication floutée par les mensonges des réseaux sociaux et l’emballement médiatique qui s’ensuit, la parole de nos dirigeants doit emprunter le registre de la gravité et de l’autorité. Faute de quoi, les clivages en s’accumulant embrument la sphère socio-culturelle et phagocytent toute rationalité au profit de rumeurs populistes. Ces clivages ne sont ni exclusifs à la France, bien que notre pays les ressasse à satiété, ni spécifiques à la classe politique. Ils abondent et prolifèrent dans les interstices de la société française, adoubés qu’ils sont par la nébuleuse des réseaux sociaux et une certaine versatilité des élites de tous horizons. Cette prolifération clivante nuit à la cohésion nationale et fragilise la démocratie. Les valeurs fondatrices de la démocratie sont bien souvent mises au rencart, qu’il s’agisse du bien commun, du dialogue entre générations et entre classes sociales, de la montée inquiétante de l’antisémitisme, de la désinvolture des privilégiés vis-à-vis du déclassement des classes moyennes situées en bas de l’échelle sociale. Le populisme et le nationalisme se nourrissent de l’émiettement social, de la propension à cliver tout et son contraire, dans le champ politique, économique et sociétal – espérons que le débat sur la PMA ne provoque pas les clivages nauséabonds suscités par la réforme du mariage pour tous. Le sociétal instrumentalisé comme cache-sexe du social n’aboutit qu’à miner l’indispensable cohésion sociale et nationale.

Ces clivages ne sauraient être assimilés à de la diversité culturelle, il s’agit plutôt d’une dispersion du bon sens emporté par la cacophonie ambiante. Ils nous mettent en garde vis-à-vis des excès identitaires qui font irruption dans la cité avec un multiculturalisme attrape-tout qui se fortifie de la défaite de la raison et de l’hubris des égos les plus déclamatoires. Comme l’observe judicieusement Dominique Schnapper, « la fragilité des démocrates est aussi la fragilité des démocraties »[1]. Bref, les clivages sont le symptôme d’une maltraitance de la démocratie.

 


[1] Dominique Schnapper, La citoyenneté à l’épreuve, la démocratie et les juifs, p. 356, Gallimard. 

 

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