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La fin de la cohésion sociale ?

Emile H. Malet

Nos sociétés démocratiques et ouvertes sur le monde extérieur constituent le bien civilisationnel le plus précieux pour la préservation des libertés (privés et publiques), un maintien de la solidarité assurée par la couverture sociale, une recherche constante de progrès, de prospérité et de protection de l’environnement. À cela, il faut ajouter une stratégie extérieure orientée vers la paix et le dialogue. En tant que Français et Européens, nous y tenons et nous avons raison de nous enorgueillir de ces formidables acquis de civilisation qui jusque-là sont notre marque de fabrique et un passeport d’avenir. Mais à scruter tout ce qui s’agite et se meut dans la société contemporaine, on peut s’interroger sur la viabilité d’un présent qui semble s’affranchir chaque jour davantage de considérations et de limites socio-culturelles héritées d’une histoire, d’un patrimoine, d’une filiation et de tous ces récits qui résonnent et nous établissent comme une humanité civilisée, généreuse et en marche vers le progrès.

À radiographier les évènements des dernières semaines au sein de la société française, la moisson de déliquescence sociale, voire sociétale, est éloquente. Le ministre d’État François de Rugy a été contraint de démissionner parce que le site rédempteur Médiapart lui reprochait mille et une vilénies. Comble de sa concupiscence supposée, une poignée de homards exhibés par une photo volée à des fins malveillantes. L’ancien ministre sera blanchi et quasiment réhabilité par la justice parlementaire et administrative mais les justiciers d’hier n’entendaient pas lâcher leur proie au nom de la transparence et de la pureté journalistiques. Bien sûr que les hommes et les femmes exerçant des responsabilités politiques, tout comme les citoyens ordinaires, sont comptables des deniers de la collectivité et astreints à un mode de vie sobre et sans ostentation. Mais en sachant raison garder et observer que la nature humaine, par essence imparfaite, n’a pas la perfection d’un robot, sauf dans l’horrible fiction transhumaniste. Quant à la loi, elle ne doit pas agir comme instrument de dénonciation et de vengeance sociétales mais a pour objet de surveiller et punir les infractions d’où qu’elles viennent et sans épargner quiconque.

Nadine Morano, honorable parlementaire du mouvement politique « Les Républicains » et forte en gueule, a pris à partie la ministre-porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, pour son « accoutrement » jugé indigne de la fonction qu’elle occupe. On pourrait accepter cette critique si Madame Morano s’en tenait à une appréciation esthétique, encore que le débraillé soit devenu la règle pour une partie de la classe politique, notamment à l’Assemblée nationale, mais dans une exubérance identitaire et sans autre référence que la polémique à outrance, Nadine Morano en rajoute sur la couleur noire de la peau de Sibeth Ndiaye pour racialiser son inadmissible philippique. Comme si le mal n’était déjà fait, en l’occurrence la déconsidération de la politique, Madame Morano « persiste et signe ». En somme je dis « m.. » aux conventions que j’exige des autres mais que je m’autorise. Il ne s’agit là de rien d’autre que de ce narcissisme de masse qui s’affranchit des limites morales, contamine et empoisonne la société en ajoutant à la dissolution sociale un zest d’hystérisation sociétale.

Autre fait divers, sanglant et dramatique, l’agression mortelle dont a été victime à Rouen l’universitaire guinéen Mamoudou Barry en marge de la finale de la coupe d’Afrique des nations opposant le Sénégal et l’Algérie. Barry est mort parce que noir et son agresseur franco-turc est d’origine « minoritaire » – cet euphémisme pour dire qu’il ne s’agit pas d’un blanc, mâle, européen, etc… Autrement dit, le racisme ordinaire n’est pas sociologiquement, et pas plus racialement ni religieusement prédéterminé. Il peut être sécrété indistinctement par des situations de tension, en l’occurrence la fièvre d’un match de football entre Africains, et provoquer un ensauvagement social et meurtrier. Dans une société comme la nôtre, où les limites juridiques ne sont plus clairement perçues, comment s’étonner de certains comportements agressifs qui peuvent se déployer sans retenue et révéler in fine des fractures sociales anciennes et récentes.

            On pourrait évoquer la présence discutée, voir inappropriée, de la très jeune activiste écologiste suédoise, Greta Thunberg, à l’Assemblée nationale et de mille choses qui n’ont rien d’autre en commun que de miner la nécessaire adhésion harmonieuse de la collectivité en entretenant les clivages sociaux, culturels, économiques et politiques. Peu importe que ce piétinement de l’harmonie sociale vienne, selon les psychanalystes, de l’absence de « pères et de repères », selon les politiques de la mise au rencart de l’autorité et selon les milieux défavorisés des inégalités persistantes, il demeure que nous vivons une période de pénitence démocratique et républicaine. Et que l’on peut se poser la question, la préoccupation même, de savoir si tout cela préfigure la fin de la cohésion sociale ?

 

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